Que signifiait affamer un empire pour en briser la résistance ? Le blocus anglo-français en Méditerranée orientale durant la Grande Guerre, souvent perçu comme une manœuvre navale, fut une arme économique et politique redoutable. En isolant les flottes austro-hongroises à Pola et les navires allemands Goeben et Breslau dans les Dardanelles, il sécurisait les routes maritimes via Suez. Son but profond ? Étrangler l'Empire ottoman en interdisant les importations pour provoquer un effondrement. La Grande Famine (1915-1918) fit des centaines de milliers de victimes, tandis que France et Grande-Bretagne préparaient le partage du Levant via Sykes-Picot. Le blocus révélait ses visées impériales en faisant de la faim une arme stratégique.

- Pourquoi un front maritime en méditerranée orientale ?
- Quel était le but économique principal : la guerre totale contre l'empire ottoman ?
- Au-delà de la guerre, quelles ambitions politiques et impériales ?
- La famine comme arme de guerre : quel fut le coût humain du blocus ?
- Bilan et héritage : le blocus a-t-il réellement atteint ses objectifs ?
Pourquoi un front maritime en méditerranée orientale ?
En août 1914, la présence du croiseur allemand Goeben et du croiseur léger Breslau en Méditerranée orientale bouleverse les équilibres. Ces navires, après avoir bombardé des ports algériens, trouvent refuge dans les Dardanelles sous pavillon ottoman. Cette manœuvre contraint les Alliés à agir. Pourquoi cette région devient-elle un enjeu naval prioritaire ?
Le contexte stratégique de 1914 : neutraliser les flottes ennemies
Dès le déclenchement du conflit, deux menaces dominent en Méditerranée : la flotte austro-hongroise basée à Pola et Cattaro, et les navires allemands transformés en unités ottomanes (Yavuz Sultan Selim et Midilli). Le blocus anglo-français vise à verrouiller ces forces ennemies.
Le détroit d'Otrante, étroit reliant l'Adriatique à la Méditerranée, devient un verrou clé. Dès 1915, un barrage naval combiné français-britannique et italien interdit toute sortie des cuirassés autrichiens. Cette stratégie empêche les renforts allemands de rejoindre Constantinople, limitant l'impact de la guerre sous-marine allemande dans la région. Malgré ses dreadnoughts, la flotte austro-hongroise reste clouée au port, incapable de briser cet étau.
Sécuriser une artère vitale : le canal de Suez et les routes impériales
La Méditerranée est le poumon logistique de l'Entente. Le canal de Suez permet aux troupes coloniales indiennes, australiennes et nord-africaines d'atteindre le front occidental en 30 jours, contre 4 mois par le cap de Bonne-Espérance. En 1915, 80 % des troupes du Commonwealth transitent par ce couloir.
Le blocus empêche les sous-marins allemands et turcs de perturber ces flux. Sans contrôle des détroits, les Alliés craignent un effondrement de leurs lignes de ravitaillement. En 1916, le trafic maritime allié dans la région atteint 12 millions de tonnes, dépassant les capacités ferroviaires ottomanes. L'Empire, doté d'un réseau ferroviaire limité, ne peut compenser l'isolement maritime, accentuant sa dépendance aux ressources locales.
Un blocus différent des autres : clarifier pour mieux comprendre
Contrairement au blocus total de l'Allemagne en mer du Nord, celui de la Méditerranée orientale est ciblé. Il vise principalement l'Empire ottoman, isolant ses côtes syriennes et anatoliennes. Ce n'est pas un embargo global comme le Blocus Continental de Napoléon, mais un outil de pression économique et coloniale.
Les Alliés exploquent ce levier pour affaiblir l'adversaire. Un rapport britannique de 1917 confirme son efficacité : moins de 5 % des approvisionnements ottomans parviennent via la mer. Cette striction accélère l'effondrement économique de l'Empire, entraînant une famine faisant 500 000 morts en Grande Syrie. Le blocus devient une arme à double tranchant : moyen militaire et vecteur de réorganisation coloniale.
Quel était le but économique principal : la guerre totale contre l'empire ottoman ?
En 1914, l'économie ottomane dépendait à 90 % des importations maritimes. Un chiffre crucial qui explique pourquoi les Alliés ont adopté une stratégie radicale : asphyxier l'Empire par un blocus en Méditerranée orientale. L'Empire, sous-industrialisé et en faillite, n'avait pas les moyens de résister à une guerre navale.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en 1916, la production de charbon s'effondre de 40 %, aggravant l'insuffisance du réseau ferroviaire (5 759 km en 1914). L'Empire, coincé entre la faim et la guerre, devenait un fardeau pour l'Allemagne.
Asphyxier l'effort de guerre ottoman
L'Empire disposait d'une seule fonderie de canons et une usine d'obus avant la guerre. Sa dépendance aux importations allemandes de matériel militaire s'achève avec les saisies en mer Égée par les Alliés. Les ports syriens et anatoliens, autrefois animés, sont transformés en lieux déserts.
Le blocus n'était pas une simple mesure navale. C'était une arme destinée à briser la volonté de l'ennemi en frappant ses fondations économiques et sociales, un pilier de la guerre totale.
Les tentatives de compensation terrestre échouent. En 1915, l'absence de liaison ferroviaire entre l'Anatolie et la Syrie rend les transports lents, les routes montagneuses compliquant les déplacements.
Couper les liens maritimes avec les puissances centrales
La supériorité navale alliée se manifeste dès 1914. Les cuirassés britanniques et français dominent les mers, transformant les Dardanelles en prison pour le Goeben allemand. En 1916, les Alliés capturent plus de 120 navires marchands soupçonnés de contrebande.
Les routes terrestres, peu développées, ne compensent pas. Le projet du chemin de fer de Bagdad reste inachevé. En 1918, l'Empire reste dépendant de la ligne Istanbul-Égypte, saturée par les mouvements militaires.
Une arme économique aux conséquences radicales
- Produits stratégiques bloqués : Armement, munitions, pièces détachées.
- Ressources économiques vitales : Coton, charbon, cuivre.
- Denrées alimentaires de base : Céréales, sucre, café.
- Fournitures médicales : Médicaments, matériel chirurgical.
La famine frappe la Grande Syrie : 500 000 civils meurent entre 1915 et 1918. Le Mont-Liban subit un taux de mortalité de 37 %. Les Ottomans privilégient l'armée, laissant les civils affronter la disette.
Comme le note David Fromkin, ces pertes civiles poussent à la révolte contre le pouvoir ottoman. En 1918, l'Empire exsangue signe l'armistice, scellant sa chute.

Au-delà de la guerre, quelles ambitions politiques et impériales ?
En Méditerranée orientale, le blocus anglo-français (1914-1918) n'était pas qu'une manœuvre militaire. Derrière le prétexte stratégique d'étrangler l'Allemagne et ses alliés, il dissimulait des projets d'une ampleur historique : redessiner la carte du Proche-Orient au profit des empires coloniaux britannique et français. Cette guerre économique, orchestrée par des stratèges, transforma la faim en arme politique, annonçant une recomposition géopolitique planifiée dès 1915.

Préparer le démembrement de "l'homme malade de l'Europe"
Le blocus visait à affaiblir l'Empire ottoman bien avant sa chute. En coupant ses routes maritimes, les Alliés voulaient précipiter son effondrement pour imposer les accords Sykes-Picot (1916), qui prévoyaient la France aux commandes de la Syrie et du Liban, et la Grande-Bretagne de la Palestine et de l'Irak. Le blocus, en paralysant les ports syriens et libanais, préfigurait cette future domination coloniale.
La famine, conséquence directe du blocus, devenait un outil politique. À Beyrouth et Damas, 37 % des habitants du Mont-Liban périrent de faim entre 1915 et 1918. Les stratèges parisiens pensaient qu'une population affaiblie serait plus malléable face à l'occupation. Les autorités ottomanes, affaiblies par des réquisitions militaires et une invasion de criquets en 1915, ne pouvaient endiguer la crise.
La France bloqua en 1917 une mission de secours américaine vers le Liban, révélant le dilemme des Alliés : sauver des vies ou assurer la victoire. La famine sapait la résistance ottomane, faisant du blocus un préalable à sa partition.
Forcer la main des pays neutres
La Grèce, divisée entre un roi pro-allemand et un Premier ministre pro-Entente, fut le laboratoire de cette diplomatie. En 1916, le blocus allié provoqua une pénurie qui tua 150 000 civils. Devant l'effondrement économique, Athènes rejoignit la Triple-Entente en 1917.
Cette stratégie révélait une logique de chantage : contrôler les approvisionnements pour dicter les alliances. La neutralité n'était pas une option dans le jeu des grandes puissances. Lors des « Vêpres grecques » de décembre 1916, les navires français pilonnèrent Athènes pour imposer un ultimatum.
Instrumentaliser la révolte arabe
Les Britanniques, tout en affamant les populations ottomanes, utilisèrent la souffrance comme levier. Avec T.E. Lawrence, ils acheminèrent des vivres aux tribus arabes révoltées. L'offensive sur Akaba (juillet 1917), facilitée par cette logistique sélective, bloqua les renforts ottomans vers Médine grâce au harcèlement du chemin de fer du Hedjaz.
Ce double jeu résumait l'hypocrisie alliée. Les promesses d'indépendance arabe, qualifiées de « chiffon de papier » par Lawrence, masquaient l'intention de soumettre la région. Le blocus, en paralysant l'Empire ottoman, préparait ce futur protectorat.

La famine comme arme de guerre : quel fut le coût humain du blocus ?
La grande famine du mont-liban et de la syrie
De 1915 à 1918, la Grande Famine frappe le Mont-Liban et la Syrie. Sur 415 000 habitants, entre 150 000 et 200 000 personnes périssent. Le taux de mortalité atteint 37 %, un record mondial pendant la guerre. Les scènes de désolation marquent les mémoires : « Les rues de Beyrouth étaient jonchées de cadavres. La faim ne faisait aucune distinction, frappant les enfants, les femmes et les vieillards avec une cruauté implacable. »
Les survivants décrivent des familles dévorant de l'herbe ou des détritus. Les épidémies de typhus et de choléra déciment une population affaiblie. Les notables locaux, comme Michel Bey Sursock, spéculent sur les denrées, multipliant les prix par 27. Les fosses communes s'emplissent de corps anonymes, témoins d'un effondrement humanitaire orchestré par des forces multiples. Certains villages perdent jusqu'à 60 % de leurs habitants, tandis que des familles entières s'effondrent dans les ruelles de Damas ou de Tripoli.
Des responsabilités partagées mais une stratégie assumée
Le blocus maritime n'est qu'un maillon d'un désastre multifactoriel. Les autorités ottomanes, sous Djemal Pacha, aggravent la crise en réquisitionnant les récoltes pour nourrir leurs troupes. En 1915, une invasion de sauterelles anéantit les cultures. L'effondrement des infrastructures ferroviaires empêche tout secours terrestre. Pourtant, le blocus allié reste le déclencheur décisif, coupant toute ressource maritime. Les navires britanniques interceptent systématiquement les cargaisons de céréales en provenance d'Égypte ou de Grèce, renforçant la pénurie.
- Le blocus allié : Coupe l'arrivée de toute importation par la mer.
- Les réquisitions ottomanes : L'armée de Djemal Pacha saisit les récoltes locales pour nourrir ses troupes.
- L'invasion de sauterelles : Une catastrophe naturelle qui a dévasté les cultures en 1915.
- L'effondrement des infrastructures : Le faible réseau de transport terrestre empêche l'acheminement de l'aide des régions non touchées.
Le débat sur le refus de l'aide humanitaire
Les Alliés bloquent même l'aide américaine, comme celle du navire USS Vulcan, craignant qu'elle ne profite à l'armée ottomane. Cette décision, justifiée par des impératifs militaires, est aujourd'hui dénoncée comme une acceptation tacite de la famine comme arme de guerre. Les Britanniques utilisent d'ailleurs la famine pour encourager les révoltes arabes, tandis que les Français espèrent affaiblir l'Empire ottoman. Après l'armistice de 1918, l'aide française massive dans le Mont-Liban vise autant à sauver des vies qu'à légitimer le futur mandat.
Cette stratégie, défendue par les généraux de l'époque, soulève des questions éthiques. Les historiens débattent encore : s'agissait-il d'un calcul cynique ou d'une gestion catastrophique des priorités militaires ? Les témoignages d'époque, comme celui de l'écrivain Gibran Khalil Gibran, dénoncent une « mort programmée » des civils, réduits à un pion géopolitique. Le mémorial de Beyrouth (2018) rappelle aujourd'hui que la famine a façonné la carte du Liban moderne, le Patriarche Maronite Elias Hoayek arguant en 1920 pour l'intégration de régions agricoles afin d'éviter un nouveau drame.
Bilan et héritage : le blocus a-t-il réellement atteint ses objectifs ?
Quel fut l'impact réel du blocus anglo-français en Méditerranée orientale ?
L'efficacité militaire et économique en débat
Le blocus a neutralisé les forces navales ennemies en Méditerranée.
La flotte austro-hongroise a été confinée en Adriatique, tandis que les navires allemands comme le Goeben ont été isolés dans les Dardanelles.
Sur le plan économique, les importations ottomanes ont chuté de 90 % entre 1914 et 1918, affectant nourriture, médicaments et matériel.
Ce succès fut partiel : l'Allemagne a contourné le blocus via les chemins de fer, notamment avec l'appui bulgare après 1915. Des centaines de milliers de tonnes de charbon allemand ont ainsi atteint Constantinople.
Un levier pour les mandats français et britanniques

Le blocus a affaibli l'Empire ottoman, facilitant son démembrement après 1918.
La famine et le chaos ont justifié l'intervention alliée, avec la France se positionnant comme "sauveur" pour légitimer son mandat en Syrie et au Liban.
| Type d'objectif | Buts spécifiques du blocus | Acteurs principaux | Résultat |
|---|---|---|---|
| Militaire | Neutraliser les flottes austro-hongroise et ottomane ; Protéger le canal de Suez et les routes commerciales. | Royaume-Uni, France | Succès élevé : menaces navales contenues, logistique alliée sécurisée. |
| Économique | Asphyxier l'économie ottomane ; Couper l'Empire de ses alliés et de ses ressources. | Royaume-Uni, France | Succès élevé : a fortement contribué à l'effondrement ottoman. |
| Politique & Impérial | Affaiblir l'Empire en vue de son démembrement ; Faire pression sur les neutres (Grèce) ; Soutenir la Révolte Arabe. | Royaume-Uni, France | Succès : a facilité la mise en place des mandats et l'entrée en guerre de la Grèce. |
| Humain | (Conséquence) Provoquer des pénuries et la famine pour briser le moral et la capacité de résistance. | - | Catastrophique : a causé des centaines de milliers de morts civils. |
À retenir : les multiples facettes du blocus anglo-français
Le blocus fut une arme stratégique à plusieurs niveaux :
- Militaire : il a contenu les flottes ennemies, garantissant la supériorité alliée en Méditerranée.
- Économique : la chute des importations a précipité l'effondrement de l'Empire ottoman.
- Politique : en affaiblissant l'Empire, il a préparé les mandats français et britanniques.
Ses conséquences humaines ont été dramatiques, avec des centaines de milliers de morts civils en Syrie et au Liban.
Le blocus a redessiné le Moyen-Orient, préparant le terrain pour les conflits futurs.
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Le but du blocus anglo-français durant la guerre 14-18 était multiple : neutraliser les flottes ennemies, sécuriser le canal de Suez, et asphyxier l'économie ottomane. S'il réussit militairement et économiquement, il entraîna une catastrophe humanitaire, préparant aussi le terrain à la redéfinition du Moyen-Orient par les mandats post-guerre.